Interview du cardinal André Vingt-Trois par Compagnons de route, bulletin de liaison de la Maison Marie-Thérèse

« Maintenant je n’ai plus rien à donner, j’ai les mains vides. Alors le mystère du Christ, c’est précisément quand on reconnait qu’on a les mains vides, qu’on est capable de donner quelque chose. » Dans le numéro de septembre 2021 de Compagnons de route, le cardinal André Vingt-Trois a donné un témoignage sur le thème “Prier quand on avance en âge”.

Compagnons de route : En quoi le fait d’avancer en âge a-t-il modifié votre manière de prier ?

Mgr André Vingt-Trois : La première chose, c’est que cela m’a aidé à mieux prendre conscience que la prière était un combat de la foi ! Quand on est occupé par toutes sortes de choses on pense que ce qui rend la prière difficile, c’est le manque de temps ! et que, si on avait du temps cela se passerait très bien. Alors quand on n’a plus rien à faire, on a du temps à ne plus savoir qu’en faire, on s’aperçoit que cela ne se passe pas mieux que lorsqu’on n’avait pas de temps ! Cela veut dire que le combat est ailleurs que dans le temps ! C’est un combat intérieur, le combat de la foi : on se remet à Dieu comme on peut, mais dans le cas de la vieillesse ce n’est pas le temps qui fait défaut ! Cela veut dire qu’il y a un approfondissement, à découvrir et à vivre.

Ensuite la vieillesse change les moyens de prier, parce que le rétrécissement des moyens cérébraux, les capacités d’attention, les capacités de concentration, tout cela joue dans la manière de prier. On ne peut pas se concentrer de la même façon que lorsqu’on est en pleine force, et donc, j’ai découvert une prière plus pauvre, plus faible : il faut aller chercher des moyens moins intellectuels, plus immédiats. Cela veut dire par exemple des problèmes de mémoire : je ne me rappelle pas forcément l’après-midi quel évangile j’ai lu le matin à la messe, alors si je veux prier sur l’évangile il faut que j’aille le retrouver, reprendre le texte lui-même. Et encore je me rends compte que j’ai besoin de plus de paroles, par exemple je prie davantage sur les psaumes, parce que c’est une prière qui est toute formulée, je n’ai pas à chercher comment je vais la formuler, c’est une prière à dire avec la bouche, pas simplement avec les yeux. Je dois apprendre à prier de manière plus simple, plus pauvre, de même que la méditation sur la vie du Christ repose plus maintenant sur le chapelet, qui me permet de garder l’attention sur le mystère du Christ.

Voilà, ce sont des changements un peu sensibles, mais qui, à force, finissent par changer quelque chose quand même.

CDR : L’expérience de la maladie, que vous avez connue, a-t-elle interféré dans le contenu de votre prière ?

Mgr André Vingt-Trois : Quand on est très gravement malade on n’a pas beaucoup de disponibilité d’esprit, on est occupé soit par les soins, soit par le traitement, soit simplement on est dans les « vapes », on n’est pas en état de penser, de réfléchir, donc c’est une prière très très pauvre, dépouillée, qui est une prière de communion au Christ. Je pensais souvent que « Jésus se taisait », alors je pensais que c’était ma prière de malade, c’est quelqu’un qui ne peut pas dire beaucoup de choses, penser beaucoup de choses et qui est simplement à respirer et à toucher peut-être quelque chose et c’est ça la prière…

CDR : Qu’est-ce qui vous aide le plus pour alimenter votre prière ?

Mgr André Vingt-Trois : Ce qui m’aide le plus, ce qui m’a beaucoup aidé, c’est la période de la pandémie, parce que du fait qu’on était confinés, je pensais à beaucoup de gens qui étaient comme moi pratiquement tout seuls, et je pensais que pour moi je n’étais jamais tout seul. Donc je pouvais être privé de relations de toutes sortes mais je n’étais pas privé de la présence du Seigneur et je n’étais pas privé de me tourner vers lui, et donc cela m’a aidé à mieux habiter ce temps de retraite. Les contacts sont beaucoup plus rares, plus espacés et il faut savoir si on est vraiment seul ou si on est avec quelqu’un. Et si on est avec quelqu’un, comment entretient-on la certitude de cette présence, cela peut être par l’adoration eucharistique ou peut-être aussi simplement par une meilleure prise de conscience de la vie de Dieu en nous. Jésus dit qu’il viendra faire sa demeure en nous, cela veut dire quelque chose, des choses auxquelles on ne fait pas toujours attention quand on a d’autres obligations, d’autres activités, mais moi cela m’a aidé à en prendre conscience.

CDR : À un âge avancé, la prière n’est-elle pas le lieu où l’on peut trouver une mission au sein de l’Église ?

Mgr André Vingt-Trois : C’est une question piège ! Qu’est-ce que cela veut dire ? On a le sentiment qu’on a été utile à l’Église, ce qui n’est pas absolument démontré. Donc pourquoi je serais moins utile maintenant que je ne l’étais avant. On peut prendre les choses dans l’autre sens : dans la vie, dans ma vie, dans toute ma vie, qu’est-ce qui était le plus utile à l’Église ? Ce noyau d’utilité pour l’Église ce n’est pas forcément les choses qu’on fait, c’est plus une manière d’être, une manière de communier à la vie de l’Église dans son ensemble en pensant à tous les gens qu’on a connus, à tous les chrétiens qu’on a connus, aux gens qui ont joué un rôle dans notre vie, qu’on n’a pas connus sur le moment. Il s’agit de vivre cette communion des saints et dire : voilà, maintenant je n’ai plus rien à donner, j’ai les mains vides. Alors le mystère du Christ, c’est précisément quand on reconnait qu’on a les mains vides, qu’on est capable de donner quelque chose : c’est-à-dire ce don de nous-mêmes que nous pouvons faire sans action spectaculaire, qui contribue à l’offrande du Christ aujourd’hui, l’offrande de l’Église. Donc la mission serait d’essayer de vivre, d’abord de vivre et ensuite de vivre avec générosité, c’est-à-dire en acceptant les inconvénients, les difficultés, les handicaps, les faiblesses comme un chemin pour communier au temps du Christ, et cela je peux le faire tant que je respire.

Source : Compagnons de Route, Bulletin de liaison de la Maison Marie-Thérèse, N°90-septembre 2021 (ISSN 2490-4651).