Disciple, c’est tout.

On peut dire que l’intransigeance que Jésus manifeste aujourd’hui dans l’Évangile de
Luc correspond à une figure de style typique de la tradition biblique, qui ne craint pas les
excès et pousse souvent les contrastes jusqu’au paroxysme. Mais cette opération
interprétative ne va pas sans risques, notamment celui de s’immuniser trop rapidement, voire
de se justifier indûment par rapport à la radicalité des exigences que Jésus indique sans
réserves. Or, pour le disciple, rien – mais vraiment rien – ne doit passer avant la suite de Jésus
et l’annonce du Royaume. Même pas l’amour pour sa propre famille (le conjoint, les enfants,
les proches), même pas la garde de sa bonne réputation (son nom en société), même pas le
respect pour les devoirs sacrés de la religion (l’obéissance à la loi divine), même pas l’intégrité
de sa propre personne (la sécurité, l’abri).
On peut dire aussi que d’autres pages bibliques insistent davantage sur la protection
assurée par Dieu à son fidèle, sur la communion joyeuse avec lui, sur la légèreté de son joug.
Elles ne sont pas moins vraies. Mais, à fortiori, les textes les plus décapants – qui ne collent
pas avec les images gentilles où on est toujours tenté d’enfermer Dieu – sont une véritable
bénédiction : elles distillent l’antidote à l’idolâtrie.
Donc, pour que notre amour pour Dieu soit authentique, ne renonçons pas à entendre
aujourd’hui la bonne nouvelle des ruptures et des renoncements nécessaires, ceux qui
touchent aux points les plus névralgiques de l’existence. L’Évangile nous propose, en effet, de
vérifier si nous avons déjà subi le choc de la déstabilisation incontournable en raison de
l’appel et si nous avons effectivement quitté la « mère » (Lc 9, 57s), le « père » (Lc 9, 59s) et le
« monde » (Lc 9, 61s).
Bien sûr, si notre regard ne s’arrête que sur les renonciations demandées, cette
exigence nous écrase impitoyablement : nous ne pouvons que laisser tomber, fuir
l’engagement comme une folie, ou, plus banalement, croire que ce n’est pas notre affaire. Dans
le meilleur (?) des cas, nous chercherions des accommodements, pour vivre un christianisme
plus « raisonnable ». Mais ce n’est plus suivre Jésus. La seule réalité qui permet d’entendre et
d’accepter la radicalité des exigences, c’est la relation avec Jésus à laquelle il nous appelle,
sans autre justification que…lui-même. Oui, le Maître ne justifie pas les conditions absolues de
la marche à sa suite autrement que par ce lien intime entre lui et le disciple, reconnu, choisi et
appelé. N’est-ce pas un fait très parlant ? Celui qui renonce à tout pour suivre Jésus, est enfin
« revêtu du Christ », qui devient ainsi sa maison, sa sécurité, sa justice, son honneur. Son tout.

Père Luca Castiglioni